« Si nous négligeons les besoins humanitaires immédiats en Syrie, les fractures sociales et politiques ne se refermeront pas »
« Si nous négligeons les besoins humanitaires immédiats en Syrie, les fractures sociales et politiques ne se refermeront pas »

Des réfugiés syriens vivant en Türkiye arrivent au poste frontière de Cilvegözü (Bab al-Hawa) en janvier 2025, sur le chemin du retour.
Ibtihal et sa famille sont rentrées chez elles en janvier, dans la ville dévastée par la guerre de Deraa, dans le sud de la Syrie, après plus d’une décennie d’exil en Jordanie. Leur maison portait encore les stigmates du conflit : murs fissurés, fenêtres brisées, réservoirs d’eau endommagés… Le mari d’Ibtihal nous montrait aussi un trou dans le toit, causé par un obus. Il n’y avait ni électricité ni lumière. Avec l’aide de leurs voisins, ils s’attelaient, pierre après pierre, à reconstruire leur foyer. Malgré les destructions, ils étaient fous de joie d’être de retour.
« Quand je suis arrivée, j’ai été choquée par l’état du pays tout entier, nous confiait alors Ibtihal. Mais j’ai une grande foi en Dieu que la Syrie sera un jour reconstruite. »
Au cours du même mois, à Amman, la capitale jordanienne, j’ai vu d’autres réfugiés charger leurs valises dans des bus, prêts à prendre le chemin du retour : un jour qu’ils n’auraient jamais cru voir arriver, après quatorze années de guerre.
Ces moments où des personnes contraintes à l’exil peuvent enfin rentrer chez elles comptent parmi les plus marquants pour ceux qui, comme moi, travaillent au Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés [HCR]. Alors que les déplacements forcés atteignent des niveaux inédits, nous avons aujourd’hui une occasion rare d’aider les Syriens à reconstruire leur vie. C’est aussi une opportunité inattendue de promouvoir la paix et la stabilité en Syrie et dans la région. Mais cette fenêtre ne restera pas ouverte indéfiniment.
Depuis la chute du président Bachar Al-Assad début décembre 2024, nous estimons qu’un million de Syriens sont déjà rentrés chez eux, qu’ils soient revenus d’autres pays ou d’autres régions de Syrie. Beaucoup comptent suivre ce mouvement : dans une enquête récente que nous avons menée, 27 % des réfugiés ont exprimé leur intention de rentrer dans l’année à venir, contre moins de 2% avant ce tournant historique.
Mais quatorze années de chaos et de violence ont laissé le pays en ruine. L’ampleur de la destruction est indescriptible. Rien n’a été épargné : logements, écoles, hôpitaux, bureaux, routes, centrales électriques, stations d’épuration… Les services de base – eau, électricité, gestion des déchets – sont extrêmement limités, voire inexistants. Dans de telles conditions, les gens s’interrogent : comment survivre ? Comment subvenir aux besoins du quotidien ?
Garantir un retour durable
Ces inquiétudes sont encore aggravées par la récente flambée de violence dans l’ouest de la Syrie, qui a coûté la vie à des centaines de civils et poussé de nouvelles personnes à fuir leurs foyers. Le gouvernement en place a parlé d’une « rare opportunité historique » de reconstruire le pays, mais cette chance sera perdue si les divisions ethniques et confessionnelles l’emportent sur la volonté de paix, de justice et de respect des droits humains. A Alep, où vit une importante communauté chrétienne, j’ai entendu des chefs religieux tenter de rassurer leurs fidèles, inquiets quant à l’avenir du pays. Leurs craintes n’ont fait que s’accentuer après les dernières tueries.
Si l’engagement du gouvernement syrien et de ses nombreuses factions en faveur d’une paix durable est crucial, l’avenir du pays repose aussi sur la rapidité et l’ampleur du soutien financier et diplomatique à la reconstruction, à la sécurité, aux investissements et au développement. Ce sont ces piliers qui permettront de garantir la stabilité, la prospérité et le retour durable de millions de personnes. La récente suspension de certaines sanctions par l’Union européenne est un premier pas bienvenu, mais des efforts bien plus importants sont nécessaires.
Si nous négligeons les besoins humanitaires immédiats et les perspectives à long terme, les fractures sociales et politiques ne se refermeront pas. L’extrémisme regagnera du terrain. Moins de Syriens rentreront, et ceux qui le feront risqueront de devoir fuir à nouveau.
Urgence d’agir
Malgré l’incertitude pesant sur notre financement, nous poursuivons, au HCR, notre engagement auprès des réfugiés et des déplacés internes. Avec nos partenaires, nous facilitons les retours volontaires, fournissons des conseils et une aide à la réintégration, et apportons une assistance humanitaire : couvertures, vêtements d’hiver, réparations de logements… Nous sommes présents aux points de passage et dans 122 centres communautaires à travers la Syrie. Mais sans financements suffisants et fiables, ces services sont en péril, tout comme notre soutien aux nombreuses organisations locales qui jouent un rôle vital sur le terrain.
La situation dépasse largement les frontières syriennes : il reste encore 5,5 millions de réfugiés syriens en Türkiye, au Liban, en Jordanie, en Irak et en Égypte, auxquels il faut ajouter environ 1,4 million de réfugiés ailleurs, principalement en Europe. L’existence de ces réfugiés et leur prise en charge par ces pays ne doivent pas être oubliées. Ces réfugiés ne doivent pas non plus être contraints au retour en Syrie. Cette décision leur appartient. C’est la seule manière de garantir des retours sûrs et durables.
Lundi 17 mars, l’Union européenne accueillera à Bruxelles une conférence visant à répondre aux nombreux besoins que j’ai évoqués. J’espère que tous les participants reconnaîtront l’urgence d’agir et les conséquences potentielles de toute inaction. Des millions de personnes ont osé croire en un avenir meilleur. Nous ne pouvons pas laisser cet espoir s’évanouir.
Cette tribune a été publiée pour la première fois dans le journal Le Monde le 13 mars 2025.